Bellérophon

La famille de Sisyphe ne connut jamais un sort favorable. Son fils mourut piétiné par ses chevaux, quant à son petit-fils, Bellérophon, il dut quitter sa patrie en toute hâte car il était soupçonné de meurtre.

Au cours de sa fuite, il traversa le royaume du roi Proétos, qui le reçut avec bienveillance et lui offrit l'hospitalité. Bellérophon était jeune, vigoureux, et ses gestes, ses paroles et ses opinions révélaient une noble origine. La reine se prit aussi d'affection pour lui et se mit à lui témoigner ses faveurs plus qu'à n'importe quel autre courtisan. Mais lorsqu'elle s'aperçut que son hôte restait indifférent à ses avances, elle se fâcha et essaya de le déconsidérer aux yeux de son époux.

«Il est orgueilleux,» disait-elle, «il ne prête aucune attention aux honneurs qu'il reçoit. je suis sûre que sa nature est mauvaise. »

«Cela peut être aussi de la modestie de sa part,» répondit le roi. Et il continua à traiter le jeune homme en ami. La reine ne révéla pas ses noirs desseins. Le lendemain elle soudoya un serviteur et s'en vint trouver son mari.

«Bellérophon nous a trahis,» déclara-t-elle, «il est à la solde de tes ennemis et veut s'emparer de ton trône. Si tu ne t'en débarrasses pas au plus vite, il te tuera. Cet homme a tout entendu et peut en témoigner.»

Et la femme rusée appela le garde qu'elle avait acheté. Pendant longtemps, le roi ne put se résoudre à croire à la traîtrise, mais comme la reine et le serviteur continuaient à tenter de le convaincre, il finit par croire ce qu'ils lui disaient.

Comme il n'osait pas frapper lui-même son invité, il écrivit des signes secrets sur une tablette et chargea Bellérophon de la porter à son parent le roi Iobatès. Plein de confiance et heureux de rendre service à son hôte, le jeune homme partit sans se douter que le message condamnait à mort celui qui le portait.

Iobatès était un vieux roi très bon. Il reçut chaleureusement le voyageur sans lui demander d'où il venait. Il organisa même en son honneur des fêtes qui durèrent neuf jours. Les bonnes manières du jeune homme suffisaient à prouver une noble origine. Ce n'est que le dixième jour qu'il lui demanda l'objet de sa visite.

Bellérophon lui dit d'où il venait et lui tendit la tablette. A sa lecture, le roi fut horrifié. Il s'était pris d'amitié pour le jeune homme et ne pouvait admettre l'idée de lui faire du mal. Aussi imaginatif un moyen d'éviter de rendre cet atroce service à son parent : il jugea plus équitable de charger Bellérophon d'une mission dangereuse dont l'issue dépendrait de son courage.

A cette époque, un étrange monstre vivait dans le royaume. C'était la Chimère. De face, elle ressemblait à un lion, de dos à un dragon et ses flancs étaient ceux d'un bouc. Elle avait trois têtes : une de lion, une de bouc et une de dragon. De plus elle crachait du feu et une fumée suffocante.

«Bellérophon, » dit Iobatès, «tu es jeune et fort, pourtant tu n'as encore accompli aucune action héroïque. Va à la recherche de la Chimère, tue-la et reviens en guerrier victorieux.»

Il ne fallut pas davantage de paroles pour que le téméraire jeune homme prenne son épée, une lance, un arc et des flèches et se mette en route vers l'endroit d'où une colonne de fumée s'élevait vers le ciel. Cet indice désignait le lieu où se tenait le monstre. Chemin faisant, Bellérophon se disait : «La Chimère est forte et rapide. Si j'arrive à trancher une des têtes, les deux autres vont se retourner contre moi. Et même si j'évite les flammes qu'elle lance, l'odeur me fera suffoquer. »

Pourtant son pas ne ralentissait pas tandis qu'il s'engageait dans la région montagneuse où vivait le monstre.

Soudain, il vit une source qui jaillissait de sous un rocher. Et, s'abreuvant dans cette source limpide, il reconnut le cheval ailé Pégase, celui qui s'était échappé de la gorge de Méduse.

«Si je pouvais monter sur cet animal,» se dit Bellérophon, «j'attaquerais la Chimère par les airs et je serais plus vif qu'elle. » Caché par les buissons, il s'approcha doucement de Pégase. Il allait le saisir lorsque le cheval, sentant une présence étrangère, déploya ses ailes et s'envola.

Fort contrarié, le jeune audacieux se coucha sur l'herbe à côté de la source et s'endormit. Alors la déesse Athéna lui apparut en rêve, lui tendit une superbe bride richement décorée d'or et lui dit :

«Réveille-toi, sacrifie un taureau au dieu Poséidon; tu arriveras aisément à attraper le cheval ailé avec la bride que je te donne.»

A demi réveillé, Bellérophon tendit les mains pour recevoir le cadeau divin. Mais celui-ci était déjà déposé près de lui et jetait des éclats d'or. Il s'en empara promptement et, réconforté par l'aide d'Athéna, se hâta d'accomplir le sacrifice à Poséidon. Par gratitude envers la déesse, il lui érigea aussi un autel.

Dans la soirée, il revint à la source et attendit le retour du cheval. Bientôt il entendit un battement d'ailes et Pégase se posa pour étancher sa soif. Le jeune homme s'approcha avec la bride d'or et cette fois l'animal merveilleux ne put lui échapper.

Bellérophon le sella, sauta sur son dos et lui indiqua la direction où il devait aller. Aussitôt Pégase s'envola et ils se mirent à planer au-dessus des prés et des bois. Ils tournèrent quelque temps au-dessus du défilé infesté de fumée, puis le héros prit une flèche dans son carquois et descendit à la vitesse d'un éclair pour attaquer le monstre. Il banda son arc et laissa filer le premier trait. Les trois têtes se dressèrent contre lui mais, monté sur Pégase, il était hors de leur portée. L'une après l'autre, ses flèches percèrent la Chimère jusqu'à ce qu'elle perde ses trois vies. Un dernier nuage de fumée s'éleva, puis une dernière flamme, et le monstre tomba au fond du défilé.

Bellérophon dépouilla la Chimère, enfourcha Pégase et retourna chez le roi Iobates. Celui-ci, tout émerveillé à la vue du cheval ailé et de la peau de l'horrible bête, comprit que son jeune invité était protégé par les dieux et ne pouvait pas être un criminel. Il lui offrit la main de sa fille et bientôt le héros devint roi.

Mais lui aussi se mit bientôt à croire qu’il était capable jouer des tours aux dieux : n'était-il pas le petit-fils du rusé Sisyphe?

«Puisque je possède le cheval ailé, pourquoi n'irais-je pas voir l'Olympe?» se dit-il un jour. Aussitôt il enfourcha Pégase et le dirigea vers les hauteurs éternelles. Mais le cheval n'était pas de son avis : lorsqu'il se fut suffisamment élevé dans le ciel, il désarçonna son vaniteux cavalier d'une bonne ruade. A l'issue d'un saut vertigineux, Bellérophon se retrouva dans un marécage qui amortit sa chute et lui sauva la vie. Honteux devant les dieux et devant les hommes, il ne reparut jamais dans son royaume, mais vécut en solitaire et finit par mourir, seul.

Quant à Pégase, il poursuivit son vol vers l'Olympe, où il se mit au service de Zeus


Retour Page des Mythes